BTP : comment financer sa croissance quand la trésorerie est à sec
Faillites en hausse, délais de paiement qui s'allongent, accès au crédit bancaire de plus en plus sélectif : les entreprises du bâtiment traversent une période de tension financière inédite depuis 2009. Pourtant, des solutions existent pour desserrer l'étau et financer sa croissance sans attendre que les factures soient réglées.
En 2025, la France a enregistré un record historique de près de 70 000 défaillances d'entreprises, un niveau jamais atteint depuis la crise financière de 2009. La construction concentre à elle seule un quart de ces procédures collectives, selon le cabinet Altares. Dans ce contexte, les dirigeants de TPE et PME du bâtiment se retrouvent face à un paradoxe douloureux : ils ont des chantiers, des carnets de commandes qui se remplissent à nouveau — mais plus assez de trésorerie pour financer leur propre croissance.
Délais de paiement : le mal chronique qui ronge les marges du BTP
Le problème n'est pas nouveau, mais il s'aggrave. En 2025, la France a enregistré la plus forte dégradation des délais de paiement d'Europe, selon les données du cabinet Altares : moins d'une organisation sur deux règle désormais ses fournisseurs en temps et en heure (45,2 %), avec un retard moyen qui dépasse 14 jours. Dans le BTP, la Fédération française du bâtiment (FFB) confirme un écart structurel d'une quinzaine de jours entre les délais clients et les délais fournisseurs — ce qui signifie que l'artisan ou le sous-traitant fait, bon gré mal gré, office de banquier pour ses donneurs d'ordres.
Les marchés publics ne font pas exception. La Fédération nationale des travaux publics (FNTP) dénonce depuis des années l'existence de « délais cachés » — rejets illégaux de factures, procédures de vérification informelles — qui plombent la trésorerie des TPE et PME locales. "Les cas où nous patientons plus de dix mois pour obtenir le règlement complet d'une facture ne sont pas rares", témoigne ce gérant d'une PME de travaux publics en Auvergne que nous avons interrogé. "Et par peur de perdre le marché, on n'ose pas réclamer les pénalités de retard."
Un accès au crédit bancaire de plus en plus sélectif pour les petits chantiers
Face à des carnets de commandes incertains et à une visibilité réduite, les banques durcissent leurs critères. Le baromètre trimestriel Bpifrance-Rexecode du quatrième trimestre 2025 révèle que 22 % des TPE et PME déclarent avoir rencontré des difficultés pour financer leur trésorerie, contre 19 % au trimestre précédent. Par ailleurs, 92 % des chefs d'entreprise redoutent un impact négatif du contexte politique sur leur activité, dont 62 % estiment cet impact de forte ampleur. Dans ce contexte d'incertitude généralisée, les investissements sont gelés : seulement 39 % des dirigeants prévoient d'investir en 2025, le niveau le plus bas depuis la crise Covid.
Pour les entreprises du BTP, la situation est d'autant plus délicate qu'elles doivent avancer des coûts importants — main-d'œuvre, matériaux, location d'engins — bien avant d'encaisser la moindre facture. Un dérapage de 5 % sur les coûts de chantier peut suffire à effacer la rentabilité d'une PME du bâtiment. "Le crédit bancaire classique, c'est bien pour investir sur le long terme, mais pour financer un chantier de trois mois en attendant d'être payé, c'est inadapté", explique ce directeur financier d'une entreprise de second œuvre en Île-de-France.
L'affacturage, une bouée de sauvetage que les artisans sous-estiment encore
Face à ce contexte, l'affacturage — qui permet de transformer des factures clients en liquidités immédiates — connaît un regain d'intérêt spectaculaire dans le secteur. Selon les courtiers spécialisés, le nombre de contrats d'affacturage ponctuel a augmenté de 18 % en un an. Le principe est simple : l'entreprise cède ses créances à un organisme de financement, qui lui verse un pourcentage du montant dans les 24 à 48 heures, sans attendre l'échéance contractuelle. Une mécanique particulièrement adaptée aux cycles longs du BTP, que ce soit pour des marchés publics ou privés.
Longtemps réservé aux grandes entreprises ou perçu comme complexe, l'affacturage s'est profondément transformé. Des solutions pensées spécifiquement pour les TPE et PME permettent aujourd'hui de financer des factures à taux fixe, sans frais cachés, avec un accès à un compte bancaire dédié et des cartes de paiement. "On peut financer 90 % du montant d'une facture en 48 heures, marchés publics comme marchés privés", résume ce conseiller financier spécialisé BTP que nous avons rencontré à Lyon.
La caution de retenue de garantie : en finir avec l'argent immobilisé pendant des mois
L'autre angle mort du financement dans le BTP, c'est la retenue de garantie — cette fraction du chiffre d'affaires que le maître d'ouvrage conserve pendant un an après la réception des travaux, pour se prémunir contre d'éventuels défauts. En France, cette retenue peut atteindre 5 % du montant du marché. Pour une PME réalisant plusieurs chantiers par an, l'immobilisation cumulée peut représenter plusieurs dizaines de milliers d'euros de trésorerie gelée — soit autant de capacité d'investissement en moins.
La solution existe pourtant : la caution bancaire de retenue de garantie permet de substituer à ce blocage de fonds une garantie documentaire émise par un établissement financier. Le client est protégé, et l'entreprise récupère immédiatement sa trésorerie. Un levier encore trop peu utilisé par les artisans et petites entreprises du BTP, faute d'information ou par crainte de la complexité administrative. "Beaucoup de mes clients ignorent que cette option existe. Quand on leur explique, c'est souvent une révélation", confie une experte-comptable spécialisée dans les métiers du bâtiment, basée à Bordeaux.
Diversifier ses outils financiers pour traverser les cycles sans rupture
Les entreprises du BTP qui résistent le mieux aux crises sont celles qui ont appris à combiner plusieurs outils de financement selon les phases de leur activité. Le crédit bancaire classique reste pertinent pour l'acquisition de matériel ou l'extension de capacités. Mais pour le financement du cycle d'exploitation — avances sur matériaux, paiement des sous-traitants, couverture de la masse salariale en période creuse — d'autres mécanismes s'imposent.
L'avance sur matériel, qui permet de financer l'achat d'équipements ou de consommables avant le démarrage d'un chantier, complète utilement l'affacturage. Combinée à un compte bancaire professionnel dédié avec carte de paiement, elle offre une visibilité sur les flux que les relevés de compte d'un établissement traditionnel ne permettent pas toujours. Dans un secteur où un tiers des dirigeants signalent une dégradation de leur trésorerie sur les trois derniers mois (baromètre Bpifrance-Rexecode, T4 2025), cette agilité financière n'est plus un luxe — c'est une condition de survie.
Les premiers signaux positifs observés fin 2025 dans le bâtiment — défaillances en baisse de 8 % au quatrième trimestre selon le cabinet Altares — laissent entrevoir un rebond possible pour 2026. Mais ce rebond ne se fera pas sans une transformation profonde de la gestion financière des entreprises du secteur. Les outils existent. La vraie question est de savoir si les chefs d'entreprise sauront s'en emparer avant que la prochaine facture impayée ne les prenne à la gorge.